mardi 4 mars 2008

Méandres (projet de court métrage)

  • L’homme : la quarantaine, taille moyenne et constitution solide, cheveux noirs et courts, vêtements de travail (jean sale, chemise à carreaux épaisse).

    Le cycliste : la quarantaine, grand et longiligne, cheveux mi-longs, jean, chemise et gilet.

Scène 1 : Ciel gris et bas, jardin mal entretenu, quelques arbres autour.

Un homme, de dos, donne des coups de bêche, en de grands mouvements amples. Plan serré, on ne voit pas sur quoi il tape.

Scène 2 :
Ciel gris et bas, sur une route étroite de campagne.

Le même homme, toujours de dos, pousse une brouette. De la brouette dépassent les jambes et les longs cheveux blonds d’une femme. On ne voit pas son visage. En face, apparaît un cycliste.

Scène 3 :
Ciel gris et bas, sur une route étroite de campagne.

Le cycliste s’arrête à la hauteur de l’homme qui marque une pause. Le cycliste met le pied à terre et s’adresse à l’homme :

-« Alors, tu as fini par t’en débarrasser ? », en désignant la brouette
-« Ben Oui. »

Scène 4 :
Ciel gris et bas, dans un champ isolé.

On voit les pieds de l’homme et la bêche qui s’enfonce en terre. On devine qu’il commence à creuser une fosse pour enterrer la femme.

Scène 5 :
Dans une salle à manger vieillotte, sombre.

L’homme est attablé. Il mange une soupe, les yeux dans le vague. On le voit de profil. Le téléphone sonne, sur le meuble, derrière lui. Il se saisit du combiné.

-« Allo. »
-« … »
-« Oui, ça y est, c’est fait. »
-« … »
-« Je viendrais m’installer chez toi la semaine prochaine, le temps de régler les affaires ici. »
-« … »
-« A lundi alors. Bonsoir, Maman. »

Fin

jeudi 28 février 2008

Je sais...

Lorsque sur tes lèvres roses
Se posent les premiers rayons du jour,
Lorsqu'un sourire diffus éclaire ton visage,
Lorsque ton corps se déplie doucement,
Lorsque tes paupières laissent tes yeux éclore,
Alors déjà je sais que ta présence
Aura raison de mes tourments.

mardi 26 février 2008

Consigne - Paysage intérieur

Quel est mon paysage intérieur ?

Lorsqu’on arrive ici, on est frappé par la diversité des paysages. Une plaine s’étend devant nous à perte de vue. A gauche, de hauts sommets enneigés découpent le ciel azur et sans nuage. A droite, une plage s’étire et au-delà, l’océan infini. Derrière nous, des collines en pentes vertes et douces.

Ne serait-ce là le paradis ? Pourtant quelque chose nous dérange. Si l’on s’enfonce dans les champs, devant nous, on s’aperçoit vite qu’on ne foule qu’une culture, parfaite et homogène. Il manque ici la variété. Tout est uniforme. Sublimement réalisé mais absolument conforme à l’idée que l’on s’en fait.

On foule les terres du dieu de la maîtrise. Tournons-nous maintenant. Les pics acérés de la montagne sont parfaitement dessinés. Aucun mouvement de roche contrariant l’exacte rectitude des parois. Les flancs sont mangés par une forêt de sapins épaisse. On aperçoit les troncs droits parfaitement verticaux. Bien sûr, aucune branche brisée.

A notre gauche, les collines déroulent une pelouse digne des meilleurs golfs. Pas un bosquet, pas un taillis qui ne vienne perturber la douceur et l’harmonie des courbes. Pas un animal qui ne vienne fouler l’herbe grasse.

Sur la plage, pas une roche. Le sable est fin, blanc. Une rangée rectiligne de cocotiers vigoureux prodigue une ombre bienfaisante. Les vagues se brisent mollement à intervalles métronomiques.

Nous sommes dans un paradis perverti par la perfection. Ce monde a été construit par la tyrannie d’une idée féroce. Cette idée et sa réalité exclusive qui bannit toute fantaisie, toute incongruité, tout accident. L’inutile est une vertu fondatrice. Vertu que le maître de ces lieux, fort de son expérience navrante et glaçante, semble désormais tout décidé à ériger en art de vivre.

Consigne - Courir

Ecrire à partir d’un verbe et donner à voir et à sentir.

Courir au point de perdre la maîtrise. Courir au point que le corps semble se disloquer. Courir au point que la tête paraisse prise dans un étau. Courir au point que les poumons s’enflamment.

Je cours à ce moment-là comme un enfant, les larmes aux yeux et les poings serrés. Je cours, débridé, comme si chaque foulée était la dernière. Je cours, débarrassé du mors de la raison. Devant moi, la perspective floue et vibrante du chemin de graviers. Je sens la fraîcheur du soir sur mon front brûlant. Les senteurs printanières s’engouffrent dans mes narines et inondent ma gorge. Mon cœur bouscule ma poitrine et s’y débat avec l’énergie de la bête traquée.

Je sens la sueur perler le long de ma colonne. J’accélère encore. Mes poumons sifflent comme la chaudière d’une locomotive. Mes bras battent l’air, s’accrochant à une corde invisible. Mes genoux souffrent en silence. Je passe le virage. En contrebas, je le vois qui s’éloigne sur sa mobylette jaune. J’accélère encore. Je ne vois plus rien, le regard plein de larmes et de sueur. Plus que quelques mètres. Je m’arrête brusquement, dérape et trébuche. J’ouvre la boîte. Il y a quelque chose, au fond. Je plonge le bras. Une facture. Mais quand me répondras-tu ?

Consigne - le labyrinthe de mon écriture

Le labyrinthe comme métaphore de mon écriture.

Découragé. Découragé parfois par les chemins tortueux et sans fin de mon exercice littéraire. Découragé souvent de ne point entrevoir une issue à mon écriture, qui semble courir inexorablement en me traînant derrière elle. Découragé enfin, lorsque la page blanche s’érige devant moi comme un mur, signifiant le brutal et angoissant inachèvement d’un récit.

La page est un miroir sans reflet. Comme le Minotaure devait errer, couloirs après couloirs, j’erre de page en page. Vierges de signes distinctifs qui pourraient nous distraire, les couloirs comme les pages nous renvoient vers les seuls êtres ici dotés de fantaisie : Nous-mêmes. Et c’est ainsi que je me découvre, page après page, me trompant parfois, reculant souvent.

Où suis-je ? Si la littérature est un monde fini, où puis-je bien me situer ? La prochaine ligne que j’écrirai me rapprochera t’elle de mon but ? Je suis étourdi par cet abîme. Comme le Minotaure ne pouvait rien espérer en arrêtant de marcher, je ne puis cesser d’écrire. Ma plume me sauve du néant.

Mais une force étrange me porte. L’espoir. L’espoir de voir un jour l’horizon se dégager et le ciel s’ouvrir. L’espoir qu’au détour d’une phrase, je vois se dérouler devant moi un paragraphe, puis un chapitre, puis un livre. Mais on ne sort pas par hasard, sans génie, sans avoir épuisé les méandres de ses pensées les plus obscures. Je suis condamné à écrire encore. Tout ce que j’écrirai sera le récit de mon périple dans le dédale de mes sentiments et de mes raisonnements. Et si un jour je trouve l’issue, je pourrais jeter ma plume, car sans questionnement il n’est point de création.

Consigne - Texte à consignes successives

Description neutre d’un endroit où j’ai été dans les trois derniers mois

Dans la plus grande pièce de la maison, au rez-de-chaussée, il y a une cheminée immense. Des piliers en pierres massives encadrent l’âtre. Devant, une longue table s’étire jusqu’à la bibliothèque, de l’autre côté. Son bois sombre reflète les lueurs blafardes du lustre, qui pend juste au-dessus. Elle est encadrée sur toute sa longueur de chaises dont les hauts dossiers sont recouverts d’un tissu terne. La bibliothèque ploie sous le poids des ouvrages anciens, marqués par les outrages du temps. Il ne semble pas y avoir d’ordre et les livres paraissent avoir été rangés plus en fonction de leur taille et de leur volume qu’en fonction de la valeur qu’ils représentent aux yeux de leur propriétaire. A gauche de la bibliothèque, une fenêtre condamnée laisse entrevoir, au travers ses vitres poussiéreuses, la vigne vierge qui s’immisce dans les fentes de ses volets.

Faire entrer le son

Le feu crépite par moment, puis, une bûche incandescente se brise. Sous l’effet de la chaleur, la cheminée respire. On entend l’air happé et aspiré par le conduit. Le reste de la pièce est immobile, suspendue aux borborygmes du monstre.

Faire entrer l’odeur

Il flotte une odeur un peu fade mais persistante de vieux papier. S’y mêle des effluves de cuir et, bizarrement, de thym.

Faire entrer le personnage

Tu es debout devant la bibliothèque. Tes doigts effleurent la tranche des livres, devant toi. Parfois, tu en retires un précautionneusement, le feuillette doucement, en prenant soin de préserver la reliure. Il y a là des romans, de la poésie, mais aussi des ouvrages d’art et d’histoire. Un thé fumant est posé sur la table derrière toi. Maintenant, tu tiens entre les mains un recueil de correspondances d’un écrivain que tu ne connais pas. Tu tournes une page. Une photo jaunie s’échappe et tombe à tes pieds. Tu la ramasses. C’est le portrait d’un homme. Un homme qui te ressemble. Ton grand-père. Il porte un uniforme d’officier. L’uniforme d’une armée à laquelle il n’aurait jamais dû appartenir.

Consigne - Petits crimes exemplaires

Ecrire sous forme de fragments des petits crimes exemplaires

Je déteste le mot « malin ». Je n’achète jamais à prix « malin », je ne voyage jamais « malin », je n’ai aucune considération pour ce collaborateur si « malin ». Mais il a fallu que Dante l’écrive. Maintenant, il gît sur la table hexagonale de l’atelier d’écriture, mon stylo plume planté dans la poitrine. Le dictionnaire est tout tâché. C’est malin.

***

Madame Clairvoye avait de bonnes fesses. Quand elle écrivait au tableau, elle les agitait à tour de rôle. Pour faire bonne mesure, sans doute, elle s’était offert une nouvelle poitrine. Ses chemisiers peinaient à contenir les intrus. Madame Clairvoye était mon professeur de français. Elle nous lisait Stendahl en lissant sa chevelure peroxydée. Ceux du fond de la classe ne la voyaient que de loin. En effet, elle se déplaçait très peu, par la faute d’une jupe trop étroite qui, en limitant le débattement de ses cuisses (qu’elle avait généreuses), gênait grandement ses mouvements à l’intérieur de la classe. Madame Clairvoye avait une peau orange, due à une consommation aussi excessive que compulsive de carotène.

Alors qu’elle nous lisait un passage de « Le rouge et le noir », je vis Vieljeux, sur ma gauche, deux rangs devant, brandir une petite sarbacane en bambou. Il souffla et une bille de papier mâché atteignit Madame Clairvoye au front. Je me levai alors que la classe s’esclaffait et me dirigeai vers Vieljeux. Je lui pris la sarbacane des mains et la lui enfonçai dans la bouche d’un coup sec, puis j’appuyais jusqu’à ce que ses yeux roulent dans leurs orbites et que du sang coula de son nez. Parce que Madame Clairvoye, moi, je l’aime.

***
Un seul coup avait suffi. Elle gisait là, le crâne fracassé. Je n’aurais plus besoin de lui dire « enfonce-toi ça dans le crâne ! ». C’est fait.

***

A l’époque, j’avais quatre-vingt cinq ans. Je ne le voyais que pour Noël. Il venait chercher ses étrennes. Il arrivait vers midi, parce qu’il savait qu’à cette heure-là, il aurait un apéritif. Il me demandait des nouvelles en me parlant à la troisième personne :
-« Et comment va Papi ? »
-« Il se sent pas trop seul ? »
-« Il arrive encore à se tenir propre ? »
Je ne lui répondais que par borborygmes en essayant de trembler de tous mes membres.

Ce Noël là fut celui de trop. Lorsqu’il me demanda si je n’étais pas trop incontinent, je me levai, le contournai, pris la corde que j’avais préparé, la lui passai et l’attachai à sa chaise en serrant le nœud coulant. Je pris l’enveloppe des étrennes, la lui enfonçai dans la bouche et mis un gros scotch industriel. J’obturai le nez à l’aide d’une solide pince. Il agonisa tout l’après-midi.

***

Consigne - Aleph

Ecrire un Aleph, directement ou avec un personnage qui le découvre. Au passé.

Par la fenêtre entrouverte, les rumeurs du marché me parviennent en flots réguliers. Après quelques minutes de torpeur, je me décidai à dissiper mes brumes et me levai dans un mouvement lent et mal assuré. Je parvenais à grand peine jusqu’à la cuisine. J’avais la tête lourde, la bouche pâteuse et une soif inextinguible. Je préparai un café fort. Un morceau de pain pas tout à fait sec traînait sur le buffet. Je me mis à la recherche du pot de miel. Mais, au bout d’un moment, je retrouvé le bocal vide, juché au sommet de la poubelle. J’avais décidément la bouche trop sèche. Aussi, je me décidai à descendre jusqu’au marché. Juste avant de sortir, je trébuchai sur une bouteille vide, dans le couloir.

Dehors, le soleil était déjà haut et un vent léger distribuait des effluves printanières. Je me faufilai entre les étals jusqu’à l’apiculteur. Je choisis un miel des alpages, qu’il me conseilla en m’ensevelissant sous un flot de paroles auquel ne put résister ma faible volonté du moment. Je remontai jusqu’à l’appartement, encore hagard.

Je m’installai à table. Le café était tiède. Je découpai le morceau de baguette sur sa longueur et j’entrepris d’ouvrir le pot. Il résista. Je me demandai un instant si l’alcool avait le pouvoir de dissoudre les muscles. Après plusieurs tentatives, aussi hasardeuses qu’humiliantes, le bouchon céda enfin.

Alors il se passa quelque chose d’extraordinaire. Une boule luminescente s’éleva doucement hors du pot. Je restai interloqué, me repassant à toute vitesse le film de ma soirée, en faisant la revue de tout ce que j’avais pu boire, fumer, inhaler ou ingérer, mais sans rien trouver qui put expliquer un tel phénomène. Au fur et à mesure, la lumière devenait plus aveuglante. Quand, tout à coup, je fus assailli d’images, en l’espace d’une seconde : l’Italie et les croûtes de fromage qui fondent au soleil. Paris sous la pluie et un ciel bas. Une cafetière jaune. La cloche d’une église. Une BMW décapotable qui fonce à vive allure dans les rues d’Ajaccio. Une table branlante sur ses tréteaux. Les falaises de Cornouailles. Le vendeur de souvenirs de l’aéroport de Washington. Un tajine au poulet et aux olives. Tes mains. Un drap froissé. Un vendeur de tapis. Une table de Noël avec une dinde trop cuite. Le parc des Buttes Chaumont. Un mur de pierre. Tes pieds. Le restaurant gascon de la rue Taine. Des arbres déracinés. Une rivière au lit desséché. Des lasagnes. Des fleurs fanées. Un mot sur la table. Ton dos. Un lit vide. Un morceau de tiramisu entamé. Lui. Une coupe de champagne. La vitrine du restaurant. Des gouttes de pluie sur les feuilles d’une vigne. Toi et lui.

Hier je t’ai quitté.

Consigne - Décrire une photo

Décrire le « studium » et le « punktum » d’une photo d’August Sander. La photo représente une famille posant sur le pas de la porte de leur maison.

Une famille. Le père, assis devant une porte. Le fils, debout à sa droite, en retrait, les mains derrière le dos. La mère, qui le surplombe, les bras croisés sur le battant bas de la porte, qui s’ouvre en deux parties.

Les deux battants de la porte sont massifs et le bois irrégulier, comme lessivé par trop d’années d’intempéries. Sur le battant haut, entrouvert, une pièce de métal grossièrement ouvragée lui donne toute sa distinction.

Le père, les mains jointes, un coude sur chaque cuisse, pose sur l’objectif un regard clair et apaisé. Une épaisse moustache noire dissimule la lèvre supérieure. Une pipe, au conduit rectiligne et au foyer profond déforme la lèvre inférieure. Il porte un costume noir sur une chemise blanche. Ses mains calleuses trahissent une activité manuelle intense que le costume strict aurait pu occulter.

Son fils porte une culotte courte et un tricot assortis de couleur claire. Figé, bien droit, on sent bien qu’il réalise là une figure imposée, sa jeunesse et son inexpérience l’empêchant sans doute d’afficher la même décontraction que son père. Ses souliers montants sont noués serrés, l’usure du cuir trahissant une utilisation intensive et sans doute exclusive.

La mère, accoudée sur le battant inférieur de la porte, porte une blouse sombre à carreaux, aux manches courtes et un tablier clair à rayures. Elle a la peau sombre et marquée de ceux qui travaillent dehors. Ses paupières lourdes s’affaissent un peu et elle affiche un regard résigné, presque absent, comme si cet instant n’appartenait pas vraiment à une vie qu’on devine laborieuse.

Le regard de l’enfant irradie. Il y a plus de vie dans chacune de ses pupilles que dans le reste de son corps, figé dans une posture contrainte. Son regard n’exprime ni défi, ni peur, ni méchanceté, ni amusement mais une détermination complètement déliée. Il bouscule le photographe comme si sa volonté de voir plus loin, de prendre possession de l’espace balayait les obstacles. Il y a dans ce regard le flot impétueux et irrésistible d’une vie qui s’annonce, comme si toute l’énergie qu’il allait déployer au long de son existence était déjà là, contenue, mais bouillonnante.

Consigne - Ecrire les gestes quotidiens

Avant de s’ébrouer, le réveil émet un cliquetis à peine audible. Il s’agit d’un mouvement interne de nature électro-magnétique, quasiment imperceptible. Ce n’est pas un son sec et claquant, mais plutôt un grésillement rêche et très bref. Ce bruit, si infime qu’on se demande si on peut le qualifier ainsi, induit néanmoins mon éveil immédiat.

Mon bras lourd et gourd se dégage alors d’un mouvement lent et mal assuré des draps qui le recouvrent, afin de positionner la main gauche à l’exacte verticale du bouton REPETITION. Le temps qu’elle se place et la sonnerie a déjà retenti, déchirant le voile de silence que la nuit a tissé. Si bien que, prise de vitesse, la main tâtonne, les doigts affolés. Plusieurs boutons sont alors enfoncés, soit successivement, soit conjointement. A ce jeu-là, le nombre de combinaisons possibles est infini et la réaction de l’appareil ne correspond pas, de ce fait, à l’effet escompté. La plupart du temps donc, les oreilles doivent composer avec la stridence ironique de la machine. Car, si elle n’est pas douée de raison, sa constance mécanique n’a de cesse de démontrer l’inefficacité des tâtonnements fantaisistes. Et, plus la démarche entreprise dure, plus le son produit est amplifié, comme si un poinçon pénétrait l’oreille pour aller pointer la région du cerveau défaillante.

Lorsqu’un doigt trouve enfin le bouton REPETITION, la sirène s’évanouit précipitamment, comme aspirée par le noir de la chambre, annonçant un répit de sept minutes et trente secondes, dont je débute mentalement et immédiatement de décompte. Prévenu de l’inéluctabilité d’un récidive de l’appareil, je prépare la riposte en positionnant l’index sur le bouton ARRET. Le premier plaisir matinal sera d’enclencher ce bouton un dixième de seconde après le déclenchement de la deuxième sonnerie. Le sifflement aïgu et bref de vieux coq éraillé qu’émettra l’appareil marquera alors la victoire quotidienne de l’homme sur la machine.

Consigne - Architecture sonore d'une maison de l'enfance

La maison de mes grands parents s’étirait le long d’une cour gravillonnée. En face, il y avait une remise et le poulailler. L’été, c’était la maison de toutes les effervescences. La plupart du temps, je me tenais dans l’entrée, traçant avec mes divers véhicules miniatures des chemins imaginaires.

Je percevais du dehors le ballet incessant des tracteurs. Ils rugissaient, éructaient, hoquetaient parfois. On entendait, à intervalle régulier, l’un d’entre eux qui peinait dans la côte. On le sentait vibrer sous la charge. Je l’imaginais alors en haltérophile, rouge, suant, suintant sous l’effort. On sentait chaque boulon gémissant et maudissant le poids trop important dont on l’avait affublé. Arrivé en haut, le conducteur changeait de vitesse, et on avait l’impression que le tracteur reprenait son souffle, poussait un soupir de soulagement. De ce brouhaha mécanique, émergeaient quelques éclats de voix. Les hommes s’invectivaient de phrases courtes, directes et impératives. Ils se disputaient rarement mais criaient toujours. Quelquefois, un chien aboyait. Bien sûr, personne n’y prêtait attention.

Les femmes s’activaient en cuisine, près de l’entrée. On y parlait beaucoup, on y criait aussi. Les casseroles, les couverts, les assiettes emplissaient l’air d’un tintement incessant. On aurait dit un concert de musique expérimentale dans un grand magasin le jour de l’ouverture des soldes. Parfois, je me prenais à imaginer que les bruits de la cuisine provenaient du poulailler. Ma grand-mère devenait alors la grosse poule acariâtre et dépenaillée qui cherchait des histoires à toutes les autres avec force cris éraillés. Les petites poules faisanes, toujours ensemble et toujours piaillant, ressemblaient à mes tantes. Et ma mère, bien sûr, était cette poule au plumage d’or, si distinguée et si discrète.

Les rares moments où le ballet des tracteurs cessait et l’activité en cuisine déclinait, on pouvait percevoir, à intervalle régulier, les râles faibles et la toux grasse de mon arrière grand-père, à l’étage. En face de moi, un escalier sombre menait jusqu’à sa chambre. J’y allais tous les jours. Il y flottait une odeur de vieux livres. Tous les bruits, ici, semblaient étouffés et lointains. Les volets fermés distribuaient des traits de lumière sur le parquet de chêne. J’imaginais souvent mon arrière grand-père en capitaine d’un navire qui s’éloignait dans un souffle de la vie qui l’entourait.

Consigne - Pygmalion et sa belle

Ecrire l’histoire du retour de Pygmalion dans son atelier après qu’il ait demandé à Vénus de lui donner une femme aussi belle que sa statue. Il s’aperçoit que celle-ci a pris vie.


Les rumeurs de la rue se font plus précises. Jusqu’à présent, je ne ressentais que des vibrations sourdes. Tout devient plus net. A chaque instant, je découvre un son nouveau, plus clinquant, plus aigu que le précédent. Je sens un souffle sur mon bras. Mes doigts et mes paumes me démangent. Une douce chaleur monte en moi. Lorsque ce flot lent atteint la base du cou, la nuit dans laquelle j’étais plongée jusqu’alors s’estompe et laisse place à une aurore orange. Puis jaune. Puis blanche. Le voile opaque qui me recouvrait les yeux s’est désagrégé. Je vois. Je vois des ombres. Je distingue les lourds rideaux grenats qui contiennent maladroitement les rayons d’un soleil que je devine au zénith. La pièce est étroite et encombrée. Je relève doucement la tête. Je suis nue. Il y a un établi. Des marteaux. Des instruments de toutes tailles dont je ne saurais dire le nom. La fenêtre semble être entreouverte. J’entends des pas lourds dans l’escalier. Je me fige, puis, rapidement, je reprends la position dans laquelle je me suis réveillée. Le regard vers le plafond.

La poignée cliquette et la porte s’ouvre en grinçant. Quelqu’un est entré. Il dépose un sac et s’approche du lit sur lequel je repose. Il se penche et s’agenouille. Je sens son regard se poser sur mon corps. Il approche son visage et dépose un baiser sur mon épaule. Il a le souffle court. De nouveau, il m’embrasse l’épaule. Plus longuement. J’entends qu’il murmure, mais je ne comprends pas. Puis tout doucement, il me caresse le sein. Cette main me semble si familière. Il se relève et approche son visage du mien. « mon bébé » murmure t’il. Puis il m’embrase les lèvres. Il pleure. Je comprends alors que je lui dois la vie. Cette main est celle qui m’a faite. « Tu es mon œuvre » répète t’il doucement. Je le regarde. Son visage est mangé par une barbe hirsute. La sueur de son front se mêle aux larmes. Ses yeux brillent. Ses pommettes, hautes, sont empourprées. Il dégage une odeur âcre. Seules ses mains sur mon corps me sont agréables. « Nous serons heureux » dit-il maintenant. « Tu es une œuvre parfaite, plus rien ne me sert de sculpter encore » rajoute t’il entre deux sanglots.

Je me sens soudain prise d’un vertige. Ne suis-je qu’un aboutissement ? A quoi cela me sert-il d’être vivante, si c’est pour être statufiée dans le rôle d’une épouse parfaite ? Je ne rêve que d’émois, d’amour, de désillusions, de tristesse, de rires, de pleurs, de cris, de chagrins et de bonheurs. Mais, je lui dois la vie. Comment pourrais-je renier un tel don ? Il sanglote violemment désormais, son visage contre ma poitrine. Je porte ma main jusqu’à sa chevelure bouclée et la caresse doucement. Je me marierai avec toi. Je te le dois. Je te donnerai un enfant. Puis, je m’en irai.

Consigne - Sur ma table de travail

Sur ma table de travail, à part mon cahier et mon stylo, il n’y a souvent qu’un objet. Une montre. On pourrait croire qu’elle est arrivée là par hasard. Il n’en est rien. Quand je m’installe, je la décroche de mon poignet, je glisse la partie du bracelet sans boucle dans le passant de l’autre partie du bracelet. Je la pose dans le prolongement de mon bras droit, à dix centimètres de ma main lorsque mon coude est dans l’axe de la tranche de la table. Elle repose toujours sur le côté, de telle sorte que le neuf semble tomber sur le plateau.

Partout où je m’installe, je respecte le même cérémonial. Parfois, on le remarque et on se moque un peu. Pourtant cette étrange coutume revêt une importance particulière. En posant cette montre, je me livre, je donne mon temps en pâture aux instants qui s’annoncent. J’abandonne mon armure temporelle. Craignez que, m’invitant, je ne m’y adonne pas. Ce serait alors le signe d’une indifférence, d’un malaise ou d’une irritation.

J’ai trois montres. Très différentes. La première, que je porte le plus souvent, a pour principal attrait de n’en avoir aucun précisément. Boîtier acier, bracelet caoutchouc, le cadran divisé en deux parties : une numérique et l’autre analogique. C’est une montre tout terrain, toute ambiance, toute chemise. On me l’a offerte à Copenhague, au mois de février. Je sens la neige fondue s’infiltrer dans mes chaussures, je bénis la chaleur du bol entre mes mains glacées. La deuxième est celle dont mon fils héritera, en ce jour où moi, son père, aurai décidé qu’il était temps pour lui de porter haut les couleurs familiales. J’imagine un salon-bibliothèque sombre, beaucoup de boiseries et des fauteuils club. On sera dimanche et on aura juste terminé le déjeuner. Je prendrai un air grave et je dirai : « Aujourd’hui, mon fils, il est temps pour toi,… ». La troisième est une montre post-moderne dont les cadrans tournent autour le l’aiguille fixe. Elle est la preuve inerte que le futur se rapproche aussi vite que le passé s’éloigne. Je suis peut-être né trop tard, chaque jour nouveau me prend par surprise.

Quand le récit s’achève, je referme le cahier, je pose le stylo sur la couverture, je déplie le bras, je saisis la montre, je glisse le bracelet hors du passant et je me l’ajuste au poignet. Puis, enfin, je regarde l’heure.

mardi 30 mai 2006

Vert de gris

Les nuages formaient une voûte grise. Les arbres penchaient sous les coups de boutoir de bourrasques violentes. Je descendis encore un peu plus le chemin, jusqu’à la plage. De l’autre côté du bras de mer, la forêt dévalait la pente raide et s’abîmait dans les rochers, sur la rive. J’étais en avance. Et un peu nerveux. J’imprimais mes pas dans le sable humide et vierge. Personne.

Mon amie et moi avions eu des « mots », comme l’on dit. Depuis dix ans que nous vivions ensemble, nous ne nous étions jamais disputés de la sorte. J’étais encore rentré tard, un peu éméché. Une fois de trop. Depuis trois jours, je vivais chez un ami. Elle me manquait. Son sourire me manquait. Ses yeux me manquaient. Sa peau me manquait.

J’avais alors eu l’idée de l’inviter à me rejoindre ici, sur cette plage où nous nous étions embrassés la première fois. C’était au printemps. Je l’avais rencontrée quelques jours plus tôt, chez des amis. Toutes les autres avaient disparu l’espace d’un de ses battements de cils. Nous nous étions retrouvés ici même, un soir de Mai, au soleil couchant. Sans même nous dire un mot, nous nous étions embrassés. J’espérais bien que cet instant magique se renouvelle aujourd’hui. Au téléphone, elle m'avait semblée émue par mon attention.

J'observai de nouveau l’autre rive. Le clocher d’une petite église émergeait de la forêt.

En me retournant, quelques instants plus tard, J'ai découvert un sac. Posé sur le sable. Mon sac.

mardi 23 mai 2006

Blessure

Elle est là. Sous le lampadaire. Au milieu du parking. Je m’approche doucement. Fébrile. J’essaie de prendre un air détaché, mais mon cœur bat la chamade. Je regarde autour. Je suis seul. Il est tard. C’est une voiture verte. Une Peugeot. Petit modèle. Délabrée. Je m’approche encore. Et encore plus près. Jusqu’à la toucher. Le capot est encore chaud.

Il est donc là. Il est encore venu ce soir. Des lames me transpercent de toutes parts. Je me glisse hors du parking, et me faufile entre les voitures jusqu’à la petite rue qui longe l’arrière de son immeuble. Elle m’a pourtant tenu la main mardi. Ses yeux pétillaient de joie. Je la sentais amoureuse, désirante. Mais encore une fois il est revenu. Elle l’a rappelé. Ma tête est lourde. Mon esprit, confus. Je compte les étages. Au troisième, sa chambre semble inondée de lumière. Je reste là, haletant.

Plus tard, la lumière se tamise. Je les imagine nus. Je le vois, caressant sa peau brune. Ses cheveux noirs. S’enivrant de son parfum. Embrassant ses seins si doux. Je l’entends, elle, geindre de plaisir. Le sourire aux lèvres. Je voudrais les observer. Les épier. Guérir par la souffrance ultime. Mais je reste là. Dans le froid.
Il y a déjà quinze ans, mais je n’oublie pas.

La découverte

Tout a commencé lorsque j'ai fixé mon regard sur la chaise grise et vide, face à mon bureau. Derrière, les placards en mélaminé, tous fermés. Sur le bureau, des dossiers épars, aux pochettes multicolores. Depuis combien de temps étais-je ici ? La plante verte, sur le côté, avait grandi. Quelques bruits de voix me parvenaient par flots discontinus depuis les autres bureaux dans le couloir.
J'ai observé son portrait, à gauche de l'écran. Son teint un peu blafard, les cernes encore discrètes sous les yeux. J'imaginais ses petits seins, ses cheveux mi-longs, un peu rêches. Je la voyais dans son tailleur gris ou noir, sortant du métro, anonyme parmi les anonymes. L'aurais-je reconnu, de dos, parmi cette foule ? Je n'en n'étais même pas sûr. Depuis combien de temps étais-je avec elle ?

J'ai pensé au week-end prochain, qui se préparait. Toujours les mêmes amis, avec qui on pouvait discuter de tout, sauf de ce qui était vraiment important. Et surtout sourire, faire de bons mots, être conformes à notre image. Supporter leurs enfants trop gâtés ou trop bien éduqués. Depuis combien de temps les connaissais-je ?

J'ai éteint l'ordinateur, rangé les dossiers par piles de couleurs, pris ma veste. Je savais que je ne reviendrais jamais.

La fuite

La longue file bleue serpentait au travers des dunes. Quelques hommes, des enfants, beaucoup de femmes et quelques vieillards. Les plus solides portaient des charges, les autres peinaient. Le vent s'était levé depuis quelques minutes, on commençait à ne plus y voir. Le sable s'envolait en écume à la crête des dunes.

Le sable tourbillonnait autour de leur mollets, qu'ils protégeaient comme il pouvaient de morceaux d'étoffes enroulés depuis la cheville jusqu'au genou. Leurs tuniques flottaient en drapeau. Bleues comme la mer. Bleues comme l'espoir. La tête baissée, ils progressaient lentement, sans un mot. Le vent sifflait, torturant leurs tympans. L'horizon disparut complètement, tout n'était que sable. Les quelques bêtes qu'ils avaient pu amener avec eux croulaient sous les paquets, confectionnés à la hâte.

Des hommes en armes, les plus jeunes et les plus vaillants, ouvraient la marche. Ils allaient plus vite et avaient distancé le reste de la troupe. Parfois, il rencontraient le squelette d'un animal, les côtes dressées, telle une herse abandonnée là par quelque paysan découragé. Combien de jours leur faudrait-il pour atteindre leur but ? Quatre ou cinq avait dit le vieux Maalek. Puis après il y aurait le port. Et le bateau, vers le nord. Mais cela faisait déjà sept jours qu'ils marchaient.

Ouzine, qui appartenait au groupe de tête, se retourna. Rebrousser chemin? Ils ne pouvaient pas, ils ne pouvaient plus.

Le jour d'après

Le lendemain, tout était différent. Je me suis levé tard. Ils étaient déjà partis. Ils m'avaient accueilli hier soir. En tirant les lourds rideaux verts, j'ai découvert l'horizon. Ce fut comme une apparition. Tant d'années que mon regard n'avait pu ou su se porter aussi loin. Les rumeurs étouffées de la ville parvenaient en flots réguliers. Le ciel, sans nuages, me semblait immense. Le soleil était déjà haut.

J'étais libre et vide à la fois. N'ayant rien prévu, je fis tout lentement. Le café eut une autre saveur. Les nouvelles, à la radio, me semblèrent plus joyeuses. Devant la glace, je me trouvai changé. Plus jeune, moins courbé, moins gris.

En bas dans la rue, les gens semblaient sourire. Moi aussi. Je redécouvrais ma propre ville. J'entendais des rires d'enfants. Je percevais la tendresse dans le regard de leurs parents. Je m'arrêtai quelques instants pour observer les deux vieux, sur le banc, qui distribuaient quelques miettes à un groupe de pigeons avides. Tout sentait bon. Je passai devant un fleuriste et fus envahi d'une vague de fraîcheur.

Plus tard, j'ai déjeuné à la terrasse de la brasserie de la mairie. Une fille traversa la place. Brune. Bronzée. On devinait les galbes de ses cuisses, la fermeté de ses seins et la douceur de sa peau. Elle passa près de moi et sourit. Le regard masqué par ses lunettes noires. Puis, telle une apparition, elle disparut à l'angle de l'immeuble. Il faisait chaud et je me sentais bien.

Hier je t'ai quitté.

Derrière le rideau

Je me lève sans un bruit. Il est cinq heures. Les enfants dorment, juste à côté. J’ai l’esprit embrumé. Des douleurs dans le dos. Doucement, je me faufile entre les matelas. Ne pas les réveiller. Je vais jusqu’à la cuisine. Je ferme la porte et mets de l’eau à chauffer pour mon thé. En attendant, je me débarbouille dans l’évier. Il pleut. L’humidité suinte tout autour de la fenêtre délabrée. Je me regarde dans la petite glace suspendue au-dessus du robinet. Des cernes noires entourent mes paupières mi-closes.

Dans le placard, au-dessus du riz et des légumes, il y a mes vêtements. Je m’habille en silence. Puis je bois mon thé. Je me faufile de nouveau à travers l’autre pièce, jusqu’à la porte d’entrée. Dehors, le vent souffle. Le jour n’est pas encore levé. Je marche jusqu’à l’arrêt de bus. Trois quarts d’heure plus tard je suis à la station de métro. Je me pelotonne sur un siège, la tête contre la vitre. Je rêve des champs d’oliviers. De la mer si bleue. Du soleil si fort. Plus nous avançons et plus la rame se remplit. Encore neuf stations. Puis un autre bus. Marcher jusqu’à l’entrepôt. Faire la queue avec les autres sous la pluie. Et enfin prendre la marchandise. Revenir. Préparer les paquets. Vers dix huit heures, je reprendrai le bus et le métro. J’aurai revêtu mes plus beaux habits. Elle aura ciré mes chaussures. J’arpenterai les rues animées. Je rentrerai dans les restaurants.

Je suis celui qui vend des roses aux amoureux.

Réveil

Un brin de lumière éclaire ses lèvres. Puis son nez. Et enfin ses paupières qui s’ouvrent doucement, puis se referment. Elle se retourne dans un soupir. Le drap enrobe ses jambes et enlace ses hanches. Le chat lève la tête, s’étire et s'enfuit. Elle s’est rendormie d’un souffle léger. Gaillards, quelques rayons s’aventurent sur sa nuque. Les bruits du marché, en bas, arrivent jusqu’ici, se faufilant par la fenêtre entrouverte.
Les murs blancs réfléchissent la lumière pénétrant maintenant à grand flot, que les lourds rideaux grenats peinent à contenir. Les portraits, au mur, sourient. Le parquet luit de ses lattes noueuses. Quelques vêtements, abandonnés au sol, tracent le chemin d’un coucher que l’on devine tardif. Le chat est là, devant la fenêtre. Consciencieux et méthodique.

Nouveau soupir. Les paupières dévoilent des yeux bleus qui regardent on ne sait où. Puis le sol. Puis le plafond. Un semblant de sourire déforme les lèvres fines. Les mains s’agitent dans la chevelure blonde. Un bâillement sonore détourne le chat de sa besogne. D’un mouvement brusque, les draps découvrent les jambes et viennent recouvrir le visage. Le corps ondule doucement. Encore un soupir. Le chat observe. Elle s’agite un peu plus, puis les draps s’envolent. Brusquement, elle se retrouve assise sur le côté du lit. Les mains fouillent un visage qui semble chiffonné par le sommeil. Elle se lève. Un pas hésitant la mène jusqu’à l’embrasure de la porte de la chambre. Puis elle disparaît
.

L'horloge

L'horloge indiquait désormais l'heure à laquelle tu serais entré il y a quelques années. Tu aurais ouvert la lourde porte de chêne d'un geste brusque et aurais pénétré d'un pas sûr et sonore. Assis à la table, dans la cuisine, j'aurais observé en silence son ombre immense se répandre sur les premières marches de l'escalier. Tu aurait enlevé ton manteau et tes bottes. Ta voix profonde aurait retenti, lorsque tu aurais demandé à Maman si c'était prêt. Tu te serais observé un moment dans la vitre de l'horloge.

Elle allait sonner dans quelques instants. Tout avait changé autour. Les murs avaient été repeints. Il n'y avait plus de tableaux, et les bibelots de ma mère avaient disparus. Le panier du chien aussi.

Il ne restait plus qu'elle. Droite et un peu hautaine. Qui faisait les comptes. Elle sonna. Je me rappelais alors les brumes matinales qui, l'hiver, enveloppaient mon départ pour l'école. Je savais qu'il fallait que je sois déjà au bord de la route quand elle sonnait huit heures. Souvent, j'étais en train de courir quand le premier coup résonnait. Le ronflement du car, dans la côte, couvrait les autres coups.

Un hiver, il avait plu, puis gelé. Ce qui était plutôt rare. Les arbres ployaient sous le poids de la glace. Au passage du car, les branches tintaient, emplissant l'air d'une musique cristalline, aussi étrange qu'inattendue.

La musique des anges. Ils jouent pour toi désormais.

Dépression

Je n'arrive plus à contenir les tremblements de ma mâchoire. Je serre. Mais rien n'y fait. Ma gorge se noue encore un peu plus. Je transpire. Le métro arrive, mais quand les portes s'ouvrent, je sais que je ne pourrais pas y monter. Je rentrerais à pied, encore une fois.

Les immeubles, imposants, sombres et gris, m'écrasent. Je marche vite, en automate. Le ciel est bas, blanc et uniforme. Chacun des bruits de la rue résonne en moi différemment, mais douloureusement. J'approche. Je flotte au-dessus de mon corps. Toutes mes pensées m'entraînent vers la peur obsédante que "ça" revienne. La clé dans la porte. Mes mains tremblent.

J'entre et m'assois sur la première chaise, la tête entre les mains. "ça" monte. Mes jambes me font mal. L'étau se resserre. Sur mon ventre d'abord, puis sur mon dos. Mon thorax est bientôt compressé. Mon souffle se fait plus court et mon cœur se débat. Puis voilà la douleur intense, ultime. La sensation de n'être rien. La sensation que tout est rien. Que rien n'a de sens. Ni passé. Ni avenir. Que je m'abîme dans un univers absurde et irréel. Que ma nouvelle réalité est le néant. Plus un son. Ma gorge est à son tour prise dans l'étau. Puis les larmes, chaudes et abondantes. Enfin les spasmes, violents. Mon corps qui lutte contre l'étau. Je suis à genou.

La fatigue tombe d'un seul coup. Je me couche. Mes yeux se ferment doucement. Au-dessus, des enfants rient.

Effluves

J'aime le printemps. Ce matin-là, j'ai remonté la rue. Doucement. Les bruissements du marché, plus haut, parvenaient jusqu'à moi, transportés par une brise légère, parfumée de l'effluve subtile des arbres en fleurs.

Je me suis arrêté prendre le journal. Puis j'ai traversé le marché, ralentissant devant une pyramide de pots de miel aux noms pleins de poésie, dépassant les étals sanguinolents des tripiers, souriant à la vendeuse de fruits aux yeux en amande et à la peau de pêche.

J'ai continué jusqu'à la place. En face, le café était ouvert. J'aimais cet endroit, le zinc brillant, les boiseries aux tons chauds, le patron moustachu, avenant et gouailleur, à l'accent fleurant bon le sud.

Je commandai un café et j'ouvris le journal. A ce moment-là, un homme, noir, d'une cinquantaine d'années, est entré. Aussitôt, le chien, derrière le comptoir, bondit, retenu par sa chaîne, écumant, aboyant et menaçant le nouvel arrivant. L'homme, stoïque et digne, regarda le chien, puis le maître, et sortit doucement. A reculons.

Le moustachu s'approcha de moi et dit:

- "Il est bien dressé, hein !!!"

J'acquiesçai mécaniquement. J'ai payé et quitté le comptoir. Arrivé à la porte, j'ai trouvé l'atmosphère moite, le ciel bleu avait pris une teinte grise, presque blanche, métallique. Ça sentait les égouts.

Aéroport

La porte s'ouvre en coulissant sans bruit. Je me retrouve sous la douche chaude et sèche de la climatisation du sas. Comme d'habitude, des groupes multiformes se pressent sur le linoléum brillant. Les enfants s'accrochent à leurs parents en chouinant, les parents s'accrochent aux chariots qui couinent, les chariots accrochent les bagages qui traînent. Une voix charmeuse annonce des retards et des annulations, provoquant un mouvement brusque de passagers, tel un vol d'étourneaux affolés, de l'écran des départs vers les comptoirs des compagnies incriminées.

Je suis en avance. Le vol quotidien IH5645 n'arrivera que dans trois heures. Je vise un banc, un peu à l'écart. Une femme de ménage s'approche, en godillant de son balai-éponge. En passant à ma hauteur, elle sourit. Je lui réponds avec toute la courtoisie nécessaire.

J'ouvre mon livre et me plonge dans la suite des élucubrations de ce nébuleux philosophe de Budapest que j'ai découvert il y a peu. Le thème est ardu et son style plutôt baroque. Les heures s'égrènent ainsi, mon cerveau pris dans la toile conceptuelle issue de la réflexion tourmentée du hongrois.

C'est l'heure. Je me lève et m'approche. Après quelques minutes, les premiers voyageurs passent la porte du fond le visage creusé par la fatigue. J'attends. Au bout de quinze minutes, c'est fini. Une hôtesse me fait signe, l'air contrite, que non, il ne reste plus personne.

Trois mois que je viens tous les jours, pourquoi ne reviens-tu pas ?